Critique de livre · Strategy

Good Power

Ginni Rometty · 2023

La question centrale du livre n'est jamais posée frontalement — ce qui est, en soi, un choix. Ce que Rometty cherche à nommer, à travers des années à la tête d'IBM, est ceci : qu'est-ce que vous savez vraiment, et comment savez-vous que çela vaut encore quelque chose ? Ce n'est pas une question que les PDG posent publiquement. La réponse qu'elle construit — autour des personnes les plus systématiquement exclues de l'économie du savoir — fait de ce livre autre chose qu'une autobiographie.

Un des premiers argument de la proposition porte sur l'inflation des diplômes, et il est plus direct que ce qu'on entend d'habitude dans les discussions RH. Les employeurs ont adopté le diplôme de quatre ans (cinq chez nous), comme filtre universel non pas parce que les postes l'exigeaient, mais parce que filtrer coûte cher et les raccourcis sont pratiques. L'effet secondaire — Rometty emprunte le cadre à Case et Deaton — est une barrière artificielle qui a exclu des millions de personnes capables de la classe moyenne, tout en creusant simultanément une pénurie de compétences dans les rôles qui comptaient, à cette époque, le plus : cybersécurité, data science, TechOps. IBM s'est heurté à ce mur en 2012. Le vivier traditionnel de candidats était vide. La réponse : recruter sur l'aptitude démontrée et le grit — la capacité à apprendre sous pression — plutôt que sur le titre institutionnel. Ce qu'elle a découvert, et qu'elle se garde de surestimer, c'est que le plafond a toujours été artificiel.

L'histoire parallèle — les programmes de retour à l'emploi pour les femmes ayant quitté le marché du travail — place le même point, au travers d'une logique d'entrée différente. La peur chez ces femmes n'était pas un manque de compétence. C'était la conviction que le monde avait avancé sans elles, que l'écart était impossible à combler. Ce qui leur manquait, ce n'était pas l'intelligence — c'était une passerelle. La passerelle, dans les deux cas, est identique : traiter la capacité d'apprendre comme l'actif durable, et tout le reste — le diplôme, l'ancienneté, le CV sans trou — comme un raccourci à remettre en question.

The Velvet Hammer

Le Velvet Hammer est le framework de Rometty pour amener une critique lorsque les enjeux sont élevés. Il mérite d'être pris au sérieux — non pas comme un conseil de communication, mais comme une affirmation à propos de la notion de confiance. La structure est délibérée : commencer par le positif, sincèrement, ancrer la critique dans le fait observable plutôt que dans le jugement, conclure sur une directive concrète et constructive. La mécanique produit ainsi une dissociation, deux choses que la plupart des feedbacks confondent — l'évaluation de la performance et l'évaluation de la personne. Quand ces deux dimensions se mêlent l'une dans l'autre, la critique déclenche une fermeture, un rejet. Quand elles sont séparées, la personne qui reçoit le retour peut rester dans l'espace de résolution de problèmes plutôt que de se replier dans une posture défensive. Le marteau porte parce que le velours était réel — pas performatif.

Le concept de "risque symétrique" prend ici tout son sens. Lorsqu’un dirigeant, un manager, ou un chef de projet manifeste une quête de perfection ou un standard si haut qu'il paralyse le jugement de ses collaborateurs, le problème n'est plus d'ordre communicationnel, il relève du contrôle. L'équipe déduit logiquement que face à un seuil inatteignable, sa propre évaluation ne sera jamais jugée fiable. Si le Velvet Hammer constitue une parade tactique, la véritable réponse structurelle consiste à admettre qu'un perfectionnisme sans limites n'est rien d'autre qu'une forme de contrôle déguisée en exigence.

The Boundary Paradox

Le Boundary Paradox est le passage où le livre est le plus condensé — et le plus utile. La crainte conventionnelle — que dire non coûte le poste, l'opportunité, la relation — se révèle inversée dans les environnements où la performance est réellement valorisée. Poser des limites avec conviction, l'organisation s'y adapte, à condition que la qualité du travail reste exceptionnelle. Le paradoxe : disponibilité et valeur sont régulièrement confondues alors qu'elles sont orthogonales. La disponibilité constante est l'antithèse de la rareté ; elle signale quelqu'un dont le temps n'est pas assez précieux pour être protégé. À l'inverse, quand votre contribution est capitale, vos limites ne font que confirmer le prix de votre temps.

Ce n'est pas une thèse sur l'équilibre vie professionnelle / vie personnelle. C'est une thèse sur la façon dont la valeur est perçue et maintenue dans des organisations qui fonctionnent à l'expertise. Les personnes qui ont intériorisé cela ne l'annoncent pas comme un principe. Elles opèrent simplement depuis lui.

Modernising Your Greatness

Le framework que Rometty utilise pour sa propre trajectoire — moderniser ce qui fait votre force — est délibérément paradoxal. Les méthodes de travail doivent changer en continu. L'essence de ce qui vous rend utile, elle, ne le devrait pas. Quand on dérive de cette essence — en cherchant à être ce que le marché semble vouloir plutôt que ce pour quoi on est réellement doué — on perd la cohérence qui rend toute version particulière de soi-même lisible et précieuse. Il est donc nécessaire de faire évoluer la pratique, la méthode, mais de préserver le socle.

"Most companies and managers will take whatever you are willing to give."
— Ginni Rometty, Good Power

La question qu'elle laisse ouverte mérite d'être testée contre votre propre parcours : si vous dépouilliez aujourd'hui — le diplôme, le titre, l'affiliation institutionnelle — lesquelles de vos capacités actuelles feraient encore de vous quelqu'un d'indispensable ? Celles qui subsistent sont celles qui méritent d'être développées. Celles qui ne subsistent pas sont celles qu'il faut cesser de défendre.

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Lu en février 2025